Mobilités géographiques, emplois et inégalités

Revue Travail et Emploi, n° 160, 2019

Créée en 1979 par le ministère du Travail, la revue Travail et Emploi n’a cessé depuis cette date d’être tout à la fois un réceptacle d’idées, un lieu de débats et un vecteur d’analyses des profondes mutations qu’ont connues le travail et l’emploi au cours de ces quatre décennies.

Ce numéro de la revue a été coordonné par Carole Brunet et Géraldine Rieucau

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Introduction. Mobilités géographiques, emplois et inégalités
Carole Brunet, Géraldine Rieucau

Une analyse spatiale des mouvements de l’emploi et de la population en France
Émilie Arnoult, Richard Duhautois

La mobilité résidentielle des ménages et la localisation des activités économiques sont des sujets souvent abordés dans la littérature, qui s’interroge sur leurs effets sur les disparités entre les territoires. Les dynamiques de l’emploi et de la population paraissent étroitement liées, et peuvent par exemple conduire à une concentration de la population et des activités dans certains territoires, quand d’autres voient leur niveau d’emploi et de population reculer. Afin d’approfondir les connaissances sur le sujet, nous proposons dans cet article d’explorer la complexité du lien entre la mobilité résidentielle et la croissance locale de l’emploi salarié privé. Pour cela, nous supposons que les dynamiques locales de l’emploi et de la population peuvent varier selon les profils socioéconomiques des ménages et selon la nature des contrats de travail signés. À partir des données du Recensement de la population et des DMMO-EMMO (Déclarations mensuelles des mouvements de main-d’œuvre – Enquêtes sur les mouvements de main-d’œuvre), nous montrons que la dynamique des emplois en contrat à durée déterminée (CDD) est très fortement liée aux mouvements de la population, en particulier ceux des personnes peu qualifiées. À l’inverse, la dynamique résidentielle, quelles que soient les professions et catégories socioprofessionnelles, est uniquement influencée par les mouvements d’emploi en contrat à durée indéterminée (CDI).

Mots-clés : mobilité résidentielle, mouvements de main-d’œuvre, analyse spatiale, équations simultanées

A Spatial Analysis of Jobs and Population Flows in France
Émilie Arnoult, Richard Duhautois

The residential mobility of households and the location of economic activities are often discussed in the literature which questions their effects on disparities between territories. Employment growth and population flows appear to be linked. They can lead to a concentration of people and activities in some areas whereas others turn into deserts. In this article, we propose to explore the complexity of the link between residential mobility and local employment growth (private sector). We assume that the local dynamics of employment and population can vary according to the socioeconomic profiles of households and according to the nature of employment contracts. Drawing on data from the French Census and DMMO-EMMO (Déclarations mensuelles des mouvements de main-d’œuvre – Enquêtes sur les mouvements de main-d’œuvre), we show that the dynamics of fixed-term contracts jobs are very strongly linked to the movements of the population and, in particular, those of the low-skilled workers. In contrast, residential mobility is only influenced by open-ended contracts jobs.

Keywords : residential mobility, job flows, spatial analysis, simultaneous equations
JEL : C31, J61, R11, R23

La mobilité domicile-travail des actifs de l’aire urbaine lyonnaise : une approche temporelle (1995-2015)
Nathalie Havet, Caroline Bayart, Patrick Bonnel

Ces dernières années, les grandes villes françaises ont connu un double phénomène de métropolisation et d’expansion spatiale. Dans ce contexte, la mobilité quotidienne des individus, et tout particulièrement celle liée au travail, constitue un enjeu central pour le développement des infrastructures. En s’appuyant sur les trois dernières Enquêtes ménages déplacements, cet article propose d’étudier l’évolution de la mobilité domicile-travail des actifs lyonnais depuis vingt ans (distance domicile-travail parcourue et usage de la voiture pour aller au travail). L’objectif est de déterminer si l’évolution des indicateurs de mobilité est davantage imputable à une modification de comportements des actifs ou à un changement structurel des caractéristiques de ces derniers, en intégrant une dimension temporelle dans les modèles économétriques. Si certaines différences de comportements de mobilité persistent, notamment selon le type d’emploi, l’utilisation de la voiture pour se rendre au travail a fortement évolué, mettant en évidence un effet de rattrapage chez les femmes et les professions et catégories socioprofessionnelles les moins élevées.

Mots-clés : mobilité des actifs, distances domicile-travail, utilisation de la voiture, effets de genre, modèles économétriques

Home-To-Work Mobility of Lyon’s Urban Area Workers : A Temporal Approach (1995-2015)
Nathalie Havet, Caroline Bayart, Patrick Bonnel

In recent years, large French cities have experienced a double phenomenon of metropolisation and spatial expansion. In this context, daily mobility, and especially work-related mobility, is an important concern of public transport authorities in order to develop adapted infrastructures. Based on the last three Household Travel Surveys (1995, 2006 and 2015), this paper focuses on the evolution of employed people mobility in the Lyon conurbation area over the last twenty years (home to work distance and car use). The aim is to understand if the evolution of mobility indicators is mainly due to changes in their behaviour or to structural changes in characteristics of active persons, by including a temporal dimension in econometric models. If some differences in terms of mobility behavior still remain, for example according to employment status, car use to commute to work has significantly changed. We note a catch-up effect among women and less favoured social groups.

Keywords : active people mobility, home-to-work distance, car use, gender effect, econometric models
JEL : R40, R41, C24, C25, J61

La grande mobilité géographique domicile-travail : l’inscription spatiale des inégalités entre travailleurs
Thomas Sigaud

Alors que se multiplient les injonctions à la mobilité géographique des travailleurs, les grandes mobilités domicile-travail sont encore mal connues et souvent ramenées à un simple arbitrage professionnel. En exploitant le Recensement de la population 2015, l’article propose une définition de la grande mobilité domicile-travail qui permet d’identifier, décrire et localiser près de 500 000 grands mobiles en France métropolitaine. Loin d’être une ressource univoque qui serait au service des travailleurs, la grande mobilité reproduit les segmentations socioprofessionnelles et spatiales qui structurent les inégalités entre travailleurs et révèle le jeu notamment des inégalités de genre.

Mots-clés : mobilité, mobilités domicile-travail, emploi, espace, inégalités

Long-Distance Home-Work Employee Mobility : A Spatial Inscription of Inequalities
Thomas Sigaud

As the need for a greater geographical employee mobility has been turned into an injunction, the lack of knowledge on long-distance home-work employee mobilities leads to simplistic conceptions of mobility as a work-related choice. This article pleads for getting over the simplistic conceptions of mobility as an unambiguous resource for workers to use. Based on the 2015 French Population Census, this article proposes an operative definition of long-distance home-work mobilities allowing to identify almost 500 000 long-distance domestic commuters in Metropolitan France. These mobilities are to be understood not only as work-related choices but also as social and spatial arbitrations. Those arbitrations rely on the specific spatial arrangements of mobilities which the article elucidates. Long-distance home-work employee mobilities thus reproduce socioprofessional segmentations on which social inequalities are grounded and stress the importance of gender-related inequalities.

Keywords : mobilities, commuting, work, space, inequalities
JEL : J61, R11, R23

Le poste et le lieu : enjeux professionnels et familiaux de la mobilité dans le corps de la magistrature en France
Yoann Demoli, Laurent Willlemez

On se représente communément la magistrature comme un corps marqué par une grande mobilité géographique et fonctionnelle (c’est-à-dire les fonctions effectivement occupées). L’objet de cet article est d’examiner cette mobilité en montrant comment elle structure le groupe et son organisation alors même qu’elle est dans les faits relativement contenue. En s’appuyant sur un traitement statistique des données de l’Annuaire de la magistrature et sur un corpus d’entretiens, cet article confirme à quel point les représentations d’une hyper-mobilité sont prégnantes, qu’elles émanent des instances de gouvernance de la profession ou des magistrats eux-mêmes. Il établit ensuite que les deux types de mobilité sont à la fois plutôt modérés et fortement genrés, dans la mesure où les hommes sont beaucoup plus mobiles que les femmes. Enfin, il met en lumière les arbitrages faits par les individus, arbitrages qui déterminent la construction de carrières différenciées selon les choix de postes dont la valeur symbolique est variable. Dans ce cadre, le genre joue un rôle prépondérant, en particulier parce qu’il contraint différemment l’articulation entre ambition professionnelle et vie domestique.

Mots-clés : magistrature, genre et carrières, mobilité géographique, corps professionnel

The Position and the Location : Professional and Family Issues of Mobility for Judges and Prosecutors in France
Yoann Demoli, Laurent Willlemez

Careers as judges or prosecutors are commonly thought to be marked by a high degree of geographic and functional mobility. The purpose of this article is to examine this mobility by showing how it structures the group and its organisation while at the same time, and quite paradoxically with the role attributed to it, being relatively contained. Based on a statistical treatment of data from the Annuaire de la magistrature and on a corpus of interviews, this article confirms the extent to which the representations of hyper-mobility are significant, whether they emanate from the governing bodies of the profession or from the magistrates themselves. It goes on to establish that both types of mobility are at the same time rather moderate and highly gendered, insofar as men are much more mobile than women. Finally, it emphasizes the trade-offs made by individuals, trade-offs that determine the construction of differentiated careers according to the choice of positions, the symbolic value of which is variable. In this context, gender plays a predominant role, in particular because it constrains the articulation between professional ambition and domestic life in different ways.

Keywords : judges, prosecutors, gendered carriers, geographical mobility, professions
JEL : J16, J61, J62, M51

Ce numéro est en accès libre et gratuit sur Cairn et OpenEdition Journals.