Le marché du travail en France : bilan des deux dernières années et perspectives

Lors des rendez-vous de Grenelle du jeudi 12 septembre 2019, Selma Mahfouz, directrice de la Dares, a présenté comme focus, un bilan de ces deux dernières années concernant le marché du travail en France.

Entre mi-2017 et mi-2019, l’emploi a été très dynamique. Sa croissance est restée forte même si le produit intérieur brut (PIB) a légèrement ralenti en 2018, et malgré la baisse sensible des emplois aidés fin 2017 et début 2018. Les gains de productivité ont ainsi continué de se replier. Cette phase d’accélération de l’économie française s’est accompagnée d’un regain de tensions sur le marché du travail, et notamment des difficultés de recrutement qui atteignent des niveaux élevés en 2018. Cette situation, généralisée à l’ensemble de la zone euro, ne s’est toutefois pas traduite par une accélération des salaires en France. Ces derniers, malgré une tendance à la hausse progressive depuis 2017, semblent freinés par la faiblesse des gains de productivité. Dans ce contexte, le taux de chômage a baissé pour se situer mi-2019 à son niveau le plus bas depuis début 2009. Dans le même temps, le taux d’emploi a augmenté pour atteindre son plus haut niveau historique, sous l’effet notamment de la hausse de la participation au marché du travail des seniors. Cette hausse n’a cependant pas encore bénéficié à l’ensemble de la population : le taux d’emploi n’a pas augmenté pour les peu diplômés. En revanche, cette période a été marquée par une nette amélioration de la qualité des emplois : les embauches en contrats à durée indéterminée ont nettement augmenté et le sous-emploi est en net repli. Les perspectives en matière de créations d’emplois restent favorables, avec des politiques de l’emploi qui cherchent à réduire le chômage structurel, tout en étant sujettes à de nombreux aléas, en particulier internationaux.

Au cours des deux dernières années, l’emploi a été très dynamique

Entre la fin du 2e trimestre 2017 et la fin du 2e trimestre 2019, l’emploi salarié des secteurs marchands non agricoles (SMNA) a augmenté de 473 000 postes, soit une nette accélération par rapport aux deux années précédentes de reprise post-crise (mi-2015 à mi-2017, avec +380 000 postes). Cette hausse a été principalement portée par le secteur tertiaire marchand qui a créé 379 000 emplois entre mi-2017 et mi-2019, suivi de loin par le secteur de la construction dont les effectifs ont progressé de 67 000 et enfin par l’industrie (+28 000).

Après avoir atteint un niveau historiquement élevé à la fin 2017, les effectifs intérimaires ont reculé tout au long de 2018 pour se stabiliser à haut niveau en 2019 (794 000 au 2e trimestre, soit +42 000 sur l’ensemble de la période). De son côté, l’emploi salarié non marchand a reculé légèrement (-10 000) en raison de la baisse sensible des emplois aidés (-202 000) concentrée essentiellement durant le 2nd semestre 2017 et le 1er semestre 2018, alors que les emplois non marchands non aidés ont nettement progressé (+192 000). Au total, durant ces deux dernières années, l’emploi total a progressé de 511 000 postes.


Dans le même temps, la croissance du produit intérieur brut (PIB) a été soutenue en 2017 (+2,4 % en moyenne sur l’année, soit 0,7 % en moyenne trimestrielle), alors qu’elle se situait plutôt à +1,0 %les trois années précédentes. La croissance a ensuite ralenti en 2018 (+1,7 %, soit +0,3 % en moyenne trimestrielle), puis se maintient en 2019 (+0,3 % au 1er comme au 2e trimestre). Ce ralentissement de l’activité est toutefois un phénomène partagé en Europe : en zone euro, le PIB a progressé de +2,4 % en 2017 et de +1,9 % en 2018. En France, au regard de ce récent ralentissement de l’activité, les créations nettes d’emplois s’avèrent relativement dynamiques, contribuant à l’enrichissement de la croissance en emploi.


Alors que la productivité apparente du travail progressait sur un rythme évoluant tendanciellement autour de 0,9 % après la sortie de crise (entre 2011 et 2017), enregistrant même un rebond en 2017 (+1,5 % au 4e trimestre 2017 en glissement annuel), elle ne cesse de ralentir depuis, les gains enregistrés étant quasi nuls au 2e trimestre 2019 (+0,1 %).


Les difficultés de recrutement ont augmenté sensiblement en 2017, sans se concrétiser par une accélération des salaires

En lien avec l’embellie conjoncturelle qui se dessine depuis mi-2015 et notamment l’accélération sensible des créations d’emplois en 2017, des tensions sur l’appareil de production sont apparues en France, en particulier sur la disponibilité de la main-d’œuvre. Les enquêtes de conjoncture réalisées auprès des entreprises témoignent en effet d’une nette progression des difficultés de recrutement rencontrées par les entreprises en 2017, quel que soit le secteur d’activité, pour se situer à des niveaux élevés en 2018, comparables à ceux atteints durant la période de pré-crise de 2008. Cette situation n’est toutefois pas spécifique à la France. La forte augmentation des tensions liées au manque de maind’œuvre disponible s’observe dans l’ensemble de la zone euro, en particulier en Allemagne, qui affiche en revanche un taux de chômage bien inférieur à celui de la France.


En France, la montée de ces tensions ne s’est pourtant pas traduite par une nette accélération des salaires. Ce phénomène n’est cependant pas propre à la France et se vérifie aussi chez ses principaux partenaires européens – excepté l’Allemagne où, après une longue période de modération salariale, les rémunérations accélèrent significativement ces dernières années. En France, après avoir continûment décéléré depuis la grande récession, puis stagné de 2015 à 2017, les salaires de base nominaux affichent depuis une légère accélération (+1,5 % en glissement annuel moyen entre mi-2017 et mi-2019), un rythme toutefois bien inférieur
à celui d’avant-crise (+2,8 % en glissement annuel moyen entre 2005 et 2008). Après plusieurs années de baisse entre 2012 et 2016, le regain d’inflation en 2017 puis sur une partie de l’année 2018 (avec un pic atteint au 3e trimestre à +1,9 % en glissement annuel) s’est ainsi traduit par une stagnation, voire un recul des salaires de base en termes réels jusqu’à la fin de 2018 (-0,4 % en glissement annuel au 3e trimestre 2018 contre +1,3 % au 1er trimestre 2016) ; en 2019, l’inflation ralentit (+1,0 % en glissement annuel aux 1er et 2e trimestres), soutenant l’évolution du pouvoir d’achat du salaire de base (+0,7 % en glissement annuel au 2e trimestre).


Le salaire moyen par tête (SMPT), qui intègre les primes et reflète la structure de l’emploi, évolue en nominal à un rythme à peine plus élevé que celui des salaires de base depuis la crise (+1,8 % en glissement annuel moyen depuis 2010), enregistrant toutefois un rebond temporaire début 2019, en lien avec le versement de la prime exceptionnelle (« prime Macron ») . Compte-tenu de l’inflation, l’évolution du pouvoir d’achat du SMPT – après avoir fléchi en 2017 et 2018, avec un point bas au 3e trimestre (+0,0 % en glissement annuel contre +1,6 % deux ans avant) – se redresse en 2019 (+0,7 % en glissement annuel au 2e trimestre).
Cette évolution modeste des salaires, alors que le taux de chômage recule tendanciellement depuis 2015 et que les difficultés de recrutement atteignent des niveaux élevés, est attribuable en partie à la faiblesse des gains de la productivité du travail. Elle reflète aussi la structure des tensions sur le marché du travail, dont le renforcement semble en grande partie lié à un taux de rotation des emplois très important dans certains secteurs d’activité très intensifs en main-d’œuvre peu qualifiée, comme le secteur du bâtiment, les services aux particuliers ou l’hôtellerie et la restauration.

Le taux de chômage poursuit sa baisse enclenchée mi-2015, atteignant mi-2019 son plus bas niveau depuis depuis 10 ans

Sur les deux dernières années, le taux de chômage a reculé d’un point pour se situer à 8,5 % en France au 2e trimestre 2019, son niveau le plus bas depuis la crise. Il avait déjà baissé d’un point durant les deux années précédentes (-1,0 point entre le point haut du 2e trimestre 2015 et le 2e trimestre 2017). Ce repli, s’il fait suite en grande partie à l’embellie conjoncturelle, traduit aussi probablement une baisse de la composante structurelle du taux de chômage, en lien avec les effets des réformes entreprises ces dernières années sur le marché du travail, notamment la poursuite des baisses du coût du travail. La baisse du taux de chômage s’avère cependant modérée au regard de ses partenaires européens : en zone euro, le taux de chômage a reculé en moyenne de 1,6 point depuis mi-2017, du fait notamment de l’Espagne, où il avait connu une hausse beaucoup plus forte pendant la crise. Le taux de chômage en France reste mi-2019 supérieur à la moyenne de la zone euro.
Le recul du taux de chômage s’est accompagné d’une baisse marquée du taux de chômage de longue durée : depuis le point haut enregistré au 4e trimestre 2016 (4,3 %), le taux de chômage de plus d’un an a reculé continûment pour se situer à 3,2 % au 2e trimestre 2019 (-0,8 point entre la fin du 2e trimestre 2017 et la fin du 2e trimestre 2019). En zone euro, la baisse du taux de chômage de longue durée s’avère également très prononcée (-1,0 point entre le 2e trimestre 2017 et le 1er trimestre 2019, à 3,5 %).


Le taux d’emploi a atteint un point haut historique, même si les taux d’emplois restent très hétérogènes par niveau de diplôme

Dans le même temps, le taux d’emploi a progressé (+ 0,6 point depuis la mi-2017) pour s’établir à 66,0 % au 2e trimestre 2019, se maintenant autour de son point haut historique atteint fin 2018 (66,1 %). Cette progression concerne toutes les tranches d’âge, en particulier les jeunes de 15 à 24 ans (+ 1,4 point) et les seniors de 55 à 64 ans (+ 1,2 point). Malgré ce « rattrapage », le taux d’emploi de ces deux classes d’âge reste nettement plus faible en France que dans la plupart des pays européens, notamment pour les seniors. Selon Eurostat, au 1er trimestre 2019, le taux d’emploi des 55-64 ans était de 52,3 % en France contre 59,2 % sur l’ensemble de la zone euro.


Par niveau de diplôme, la situation est en revanche plus hétérogène. Alors que le taux d’emploi continue à s’améliorer entre mi-2017 et mi-2019 pour les plus diplômés de 25 à 64 ans (+0,4 point pour les personnes de niveau d’étude supérieur à Bac+2 et +0,7 point pour celles de niveau d’étude compris entre Bac et Bac+2), il continue à être moins bien orienté pour les personnes les moins diplômées. Si la baisse continue des taux d’emploi enregistrés par ces derniers depuis la crise semblait s’être interrompue entre 2016 et 2017, une nouvelle baisse est perceptible sur les tous derniers trimestres.
Depuis mi-2017, le taux d’emploi diminue ainsi de 0,9 point pour les titulaires d’un BEP, CAP ou autre diplôme équivalent et de 0,7 point pour les personnes non diplômées ou uniquement titulaire d’un brevet des collèges.

Si ces résultats inquiétants vis-à-vis du taux d’emploi des moins diplômés peuvent être en partie relativisés par le fait que la proportion des personnes concernées ne cesse de se réduire (19 % des 25-64 ans ont un niveau d’étude au plus égal au brevet des collèges début 2019, contre 35 % en 2003), cette situation n’en demeure pas moins atypique en Europe. D’après Eurostat, le taux d’emploi des personnes les moins diplômées se redresse pour les principaux autres pays de la zone euro depuis 2013. Depuis 2015, le taux d’emploi des moins diplômés en zone euro est ainsi significativement supérieur à celui enregistré pour la France. À l’inverse, l’évolution favorable du taux d’emploi des personnes ayant étudié dans l’enseignement supérieur en France est comparable ces dernières années à celle de ses partenaires européens.

En termes de qualité de l’emploi, le taux d’emploi en contrat à durée indéterminée (CDI) des 15-64 ans progresse depuis 2017 pour atteindre un palier à 49,7 % au 2e trimestre 2019. À l’inverse, après avoir atteint un point haut historique au 4e trimestre 2017 (8,1 %) faisant suite à 4 années d’augmentation continue, le taux d’emploi en contrat à durée déterminée (CDD) ou en intérim de façon pour s’établir à 7,6 % au 2e trimestre 2019. Cette amélioration se retrouve du côté des embauches. Les déclarations préalables d’embauche (DPAE) confirment ainsi la nette accélération des flux d’embauches en CDI depuis 2017, ces dernières - après une année 2018 record avec plus de 4 millions de CDI signés - atteignant un point historiquement haut au 1er trimestre 2019 (1,05 millions d’embauches prévisionnelles en CDI). La part des personnes en situation de sous-emploi (souhaitant travailler plus d’heures et disponibles pour le faire) est, parallèlement, en net repli
depuis (5,2 % mi-2019 contre 6,7 % trois ans auparavant).

D’ici fin 2020, les créations nettes d’emploi se poursuivraient mais à un rythme moins soutenu

D’après l’Insee, le PIB continuerait de croître au cours du 2nd semestre 2019 au même rythme que sur le début 2019 (+0,3 % chaque trimestre). La croissance annuelle moyenne se situerait ainsi selon l’Insee à +1,3 % sur l’ensemble de l’année 2019. Dans ce contexte, l’emploi salarié marchand non agricole (SMNA) ralentirait légèrement au second semestre mais la hausse sur l’ensemble de l’année serait plus importante que durant l’année 2018 (environ +200 000 sur l’ensemble de l’année 2019 toujours selon l’Insee, après +170 000 en 2018). L’emploi non marchand repartirait quant à lui à la hausse cette année en raison du dynamisme de l’emploi non marchand non aidé qui s’observe déjà depuis 2017, et d’une moindre baisse des emplois non marchands aidés.

L’emploi total ralentirait ainsi au second semestre mais progresserait sur l’ensemble de l’année 2019 à un rythme plus soutenu qu’en 2018 (de l’ordre de +250 000). En 2020, si l’activité continue à progresser au même rythme, et sous l’hypothèse de gains de productivité qui se redresseraient légèrement pour se rapprocher de leur niveau tendanciel, l’emploi SMNA devrait continuer à progresser mais à un rythme moins soutenu qu’en 2019. Compte-tenu du moindre dynamisme de la population active que de l’emploi8, le taux de chômage devrait poursuivre son lent reflux sur les prochains trimestres. Il se situerait d’après l’Insee à 8,2 % de la population active en France en fin d’année 2019, soit un peu moins de 200 000 chômeurs en moins par rapport à la fin 2018 (-0,6 point), et devrait continuer de décroître dans les mêmes proportions en 2020.

Les principaux aléas de ces perspectives relèvent en premier lieu de l’environnement international. Les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine pourraient peser sur les échanges commerciaux et donc la demande mondiale. D’autre part, le ralentissement conjoncturel des principales économies mondiales (Chine, Etats-Unis, Allemagne, notamment) constitue un risque majeur de contagion pour l’économie française. Enfin, le Brexit, si aucun accord n’est trouvé d’ici fin octobre, pourrait également peser sur les économies de l’Union européenne, en particulier la France du fait des échanges commerciaux importants entre ces deux partenaires.
Au niveau national, des aléas favorables méritent à l’inverse d’être soulignés. Le rebond de la consommation des ménages en juillet pourrait signifier que les gains de pouvoir d’achat suite aux mesures prises après les mouvements sociaux de 2018 commencent à être consommés, même si cette tendance reste à confirmer pour savoir si l’impact de court terme sur la croissance sera significatif. L’investissement des entreprises françaises, très dynamique depuis la crise notamment en raison de conditions de financement favorables, pourrait améliorer le potentiel de croissance de l’économie s’il se maintenait sur cette trajectoire. Les réformes structurelles du marché du travail mises en œuvre sur la période récente (ordonnances, investissements dans les compétences, réformes de l’apprentissage et de l’assurance chômage), qui ont quant à elles vocation à faire baisser le chômage structurel à moyen-long terme - notamment chez les jeunes et les moins qualifiés - pourraient conduire à une baisse plus marquée ou plus rapide du chômage. Parallèlement, en l’absence d’un redressement des gains de productivité qui sont actuellement très bas, l’emploi pourrait davantage accélérer que prévu à court terme ; toutefois à plus long terme, le potentiel de croissance de l’économie française en serait réduit.