N°147 (2016-3) - TRAVAIL ET EMPLOI - Quand la pénibilité du travail s’invite à la maison

Revue Travail et Emploi n°147 (2016-3)

Quand la pénibilité du travail s’invite à la maison

When the Hardships of Work are Brought Home

Coordonné par Christelle Avril et Pascal Marichalar

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Introduction. Quand la pénibilité du travail s’invite à la maison. Perspectives féministes en santé au travail

Christelle Avril, Pascal Marichalar

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Quand le travail déborde… La pénibilité du surtravail à domicile des chercheurs de l’industrie énergétique

Lucie Goussard, Guillaume Tiffon

S’appuyant sur une enquête réalisée dans le centre de recherche d’une entreprise spécialisée dans la production et la distribution d’énergie, cet article analyse les effets du débordement du travail – ici appelé « surtravail à domicile » – sur la santé des salariés. Par une approche croisant travail, genre et santé, il montre qu’il existe trois types de surtravail à domicile, selon ce qui est fait, comment et pourquoi. Le premier renvoie à des tâches réalisées par plaisir, qui permettent de redonner du sens à un travail qui tend à en perdre dans l’enceinte de l’entreprise. S’il alourdit la charge de travail, il permet donc, aussi et paradoxalement, de tenir et de se maintenir en bonne santé. Le deuxième correspond à des phénomènes de surinvestissement, qui épuisent et peuvent mettre en péril la santé des salariés. Le troisième émane, quant à lui, des difficultés d’articulation travail-famille. Il concerne principalement des chercheuses qui, passées à temps partiel sans que leur charge de travail ait diminué, tentent, tant bien que mal, de mener de front leurs activités professionnelles, domestiques et parentales.

Mots-clés : santé au travail, cadres, chercheurs/euses, R&D, genre, débordement du travail, travail à domicile, articulation travail-famille, porosité des sphères travail/hors-travail

Too Much is Too Much. The Difficult Conditions Faced by Overworked Energy Sector Researchers Working at Home

Lucie Goussard, Guillaume Tiffon

The article draws from a survey undertaken in a specialist energy production and distribution company’s research centre to analyse the employee health effects of overworking, specifically where this involves people working at home. Crossing variables such as work, gender and health, it demonstrates that there are three types of overworking at home, depending on what is being done, how and why. The first relates to tasks done voluntarily that give meaning back to work, being a commodity that has tended to dissipate in recent years in corporate work environments. Although this may add to people’s workload, paradoxically it can also help them to get and stay fit. The second corresponds to phenomena such as employees’ over-investment in their work, to the point of becoming exhausted and even having their health endangered. The third refers to work-life balance problems, largely involving the problems faced by women researchers who become re-categorised as part-timers despite doing as much work as before, and who then struggle to perform all of the professional, domestic and parenting activities required of them.

Keywords : healthy working conditions, managers, researchers, R&D, gender, overwork, home-working, work-life balance

JEL : L94, I19, J28

Quand la pénibilité du travail débarque. Les temps des pêcheurs et de leurs conjointes

Marie Charvet, Fabienne Laurioux, Gilles Lazuech

Le travail à la pêche artisanale cumule les pénibilités. L’entrée par le temps permet d’approcher leurs effets sur la vie des ménages. Non seulement les marins-pêcheurs considèrent les longues absences et les horaires atypiques comme pénibles, mais leur temps à terre est marqué du sceau de la pénibilité, dans la mesure où il est largement consacré à la récupération. Ainsi, les particularités du temps de travail à la pêche ont un fort impact sur la vie familiale et sont au fondement d’arrangements familiaux spécifiques, qui se distinguent par la façon dont ils affectent l’exercice du métier de marin. Pour certains ménages, le métier est premier et les arrangements visent principalement à rendre possible son exercice, sans aménagement. D’autres ménages, en revanche, essaient de traiter le problème en amont, les arrangements passant par des modifications plus ou moins importantes des conditions d’exercice du métier.

Mots-clés : conditions de travail, pénibilité, temps de travail, pêche artisanale, ménage, arrangements familiaux

When Painful Working Conditions Barge Into Family Life. The Working and Housing Schedules of the Fisher and his Wife

Marie Charvet, Fabienne Laurioux, Gilles Lazuech

Artisanal fishers are subject to hard working conditions. Among these, we will use their unusual working times as an entry to approach the impact of these working conditions on the household. Not only do fishers consider their absence from home during long periods or their unusual schedules as painful, but their time at home bears the hallmark of their working conditions as they have to rest and recuperate. Thus the working times of fishers have a strong impact on their family life and demand some special family arrangements. We can distinguish two sorts of arrangements, depending on how the households deal with the husband’s occupation. In some households, the occupation comes first and the main purpose of the arrangements is to make it possible to continue without any change, while others try to deal with the problem upstream, the arrangements implying more or less important changes in how the husband practices his trade.

Keywords : working conditions, drudgery, working time, artisanal fishery, household, family -arrangements

JEL : Q22, I19, J2

De l’exploitation familiale à la mobilisation collective. La place des conjointes dans un mouvement d’agriculteurs victimes des pesticides

Jean-Noël Jouzel, Giovanni Prete

Dans cet article, nous étudions les liens entre les transformations à l’œuvre dans la sphère privée des familles d’agriculteurs et les modalités de la représentation publique de la profession agricole. Pour cela, nous nous interrogeons sur la place des femmes dans un mouvement d’agriculteurs qui s’estiment victimes des pesticides. Nous montrons qu’en tant que conjointes, elles constituent un appui décisif dans le parcours qui permet à leurs époux de se considérer et de se revendiquer comme des victimes des pesticides. Nous mettons également en évidence l’ambiguïté de leur positionnement dans l’action collective : reconnues comme d’indispensables relais de la mobilisation, elles restent essentiellement limitées à ce rôle d’intermédiaires, n’accédant elles-mêmes au statut de victimes qu’indirectement, par l’expérience du deuil. Si cette dernière légitime leur place au sein de l’association, elle induit également un éloignement vis-à-vis du monde agricole, générant d’inévitables tensions.

Mots-clés : agriculture, femmes, mouvement social, pesticides, santé, victimes

From the Family Farm to a Collective Mobilisation. Wives in a Social Movement of Farmers Suffering from Pesticide Poisoning

Jean-Noël Jouzel, Giovanni Prete

This article explores the interplay between some structural changes of farmers’ families in France and the political representation of farmers’ interests. It does so by focusing on the role of women in a social movement gathering agricultural workers claiming to be “victims of pesticides”. We show that as wives, women have provided crucial support to the farmers in the trajectory that has enabled them to consider and claim themselves as victims. Yet, we also demonstrate how ambiguous their position within the movement remains : recognized as essential intermediates for collective action, they are seen as victims only through the experience of bereavement. If such an experience gives them legitimacy within the movement, it also separates them from the agricultural world and induces unavoidable tensions.

Keywords : agriculture, women, social movement, pesticides, health, victims

JEL : Q1, I19, J28

L’impossible confinement du travail nucléaire. Expérience professionnelle et familiale de salariés sous-traitants exposés à la radioactivité

Marie Ghis Malfilatre

Depuis une démarche ethnographique attentive aux parcours biographiques, cet article s’intéresse à la relation que les salariés sous-traitants de l’industrie électronucléaire et leur compagne entretiennent à une activité professionnelle caractérisée par une importante mobilité géographique et une exposition structurelle à la radioactivité. Investi comme une opportunité par les jeunes hommes et les jeunes couples, ce travail nécessite une organisation de la vie à côté particulièrement délicate pour les deux membres du couple. Tolérée et aménagée pendant un temps, elle se montre toutefois impuissante à conjurer l’usure professionnelle masculine et se révèle même source d’usure familiale. Tandis que les salariés et leur compagne sont occupés à tenir ensemble face à une mobilité qui se révèle de plus en plus contraignante, les risques du travail restés dans un premier temps invisibles finissent par susciter troubles et inquiétudes à la maison. Ils exposent de nouveau les proches, dont le soutien se révèle déterminant tant dans les dynamiques de mobilisation pour la défense de la santé que dans l’épreuve de la maladie professionnelle.

Mots-clés : nucléaire, sous-traitance, mobilité géographique, santé au travail, famille, maladies professionnelles

The Impossible Confinement of Nuclear Work. The Professional and Family Experience of Subcontractors Exposed to Radioactivity in France Nuclear Power Industry

Marie Ghis Malfilatre

Drawing on an ethnographical approach paying close attention to biographical careers, this article focuses on the relationship subcontractors and their partners have with a professional activity defined by considerable geographical mobility and structural exposition to radioactivity. This work, seized as an opportunity by young men and couples, demands a challenging organization of the life “on the side” which is tolerated for a while, but which is also unable to put an end to male professional fatigue and can even turn out to deteriorate family life. While workers and their partners are busy holding together to face the constraints of long time separation, the risks of work, long ignored, eventually bring trouble and anxiety into family life. This situation affects relatives whose support appears to be decisive, in the mobilization dynamics for the defense of health as well as in the industrial disease experience.

Keywords : nuclear, subcontracting, geographical mobility, occupational health, family, industrial disease

JEL : L94, I19, J28