N° 132 - Revue TRAVAIL et EMPLOI octobre-décembre 2012

La singulière bonne santé des indépendants

Élisabeth Algava, Catherine Cavalin, Sylvie Célérier

Le statut d’indépendant abrite des situations que l’on sait très hétérogènes. Les travailleurs concernés semblent ne partager qu’un même profil de temps de travail marqué par de nombreuses heures, une forte variabilité et une relative autonomie de décision en la matière. L’article propose de suivre la piste d’une autre caractéristique commune, relative à leur état de santé que les indépendants déclarent meilleur que les salariés bien qu’ils soient un peu plus âgés en moyenne. Cette hypothèse est testée sous plusieurs angles et validée en écartant notamment l’éventuel jeu des catégories socioprofessionnelles derrière les différences de statuts. Sont également comparées les suites de la maladie sur l’activité professionnelle selon les différentes situations professionnelles retenues. Les résultats tout à la fois confirment le meilleur état de santé relatif des indépendants et suggèrent un mode singulier d’articulation entre la santé et le travail justifiant la poursuite des travaux sur la santé de ce groupe particulier pour en comprendre les spécificités et pour compléter nos connaissances sur les mécanismes généraux par lesquels la santé et le travail se font constamment écho.

Mots-clés : santé, indépendants, non-salariés, temps de travail, maladie, système de protection sociale

The singular good health of self-employed workers

Élisabeth Algava, Catherine Cavalin, Sylvie Célérier

“Self-employed” workers seem to share very few characteristics beyond a similar working time pattern (extensive working hours, flexitime and autonomy). Despite the great diversity of the self-employed, this article explores another possible field of homogeneity, based on the fact that this heterogeneous professional group reports a relatively good health status although they are older than the rest of working people. This specific health status is tested through the data of some French recent statistical surveys on health, employment and working conditions. In order to draw some relevant comparisons, we distinguish several groups within the self-employed workers (farmers-craftsmen-retail traders / liberal professions / other self-employed workers) and do the same for the wage-earning ones (executive workers / intermediate occupations / workers-employees). For each group, depending on its work status, we investigate specifically what the consequences on the professional career are when a health problem occurs. Our results highlight the necessity to take seriously into account the insurance status of individuals in the social welfare system. It is a way to better understand how health matters for them and how health and occupations can echo one another.

Keywords : health, self-employed workers, working hours, welfare system

JEL classification : I14, J23, L26

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« Ni un homme, ni une femme, mais un consultant. » Régimes de genre dans l’espace du conseil en management

Isabel Boni-Le Goff

Au sein de l’espace du conseil en management, la mixité coexiste avec des formes de ségrégation dans les emplois et des inégalités accentuées au fil de la carrière. Plusieurs processus contribuent à la (re)production de discriminations et l’entretien d’une division sexuelle horizontale et verticale du travail.
Affrontant les contraintes d’un métier de « performance », qui suppose un travail relationnel important avec les clients, les consultantes, surtout en position d’autorité, déploient des tactiques destinées à neutraliser le genre et à se faire accepter comme figures professionnelles légitimes. Mais des stratégies défensives viriles entretiennent solidement les frontières de genre à un niveau symbolique, via la circulation de la figure idéal-typique de l’expert brillant et « culotté ». Les régimes de genre sont également activement produits par les dispositifs de gestion des carrières, réservant principalement l’accès au partnership et à la rente économique aux compétiteurs masculins. Dans certaines firmes, un modèle organisationnel de up or out souple aménage toutefois un régime de genre moins inégalitaire.

Mots-clés : conseil en management, inégalités dans l’emploi et la carrière, régimes de genre, stratégies défensives viriles, travail relationnel, homosociabilité, sexualisation des relations de travail

“Neither a man nor a woman, but a consultant.” Gender regimes in management consulting

Isabel Boni-Le Goff

In management consulting, gender discriminations derive from different social processes. Facing specific constraints while doing the job and performing in front of customers, female consultants, particularly managing consultants, have to use tactics to neutralize gender and to appear as legitimate professional figures. Nonetheless, virile defensive strategies solidly maintain gender boundaries at a symbolic level, through the ideal-typical figure of the “outgoing and tough expert”. Gender regimes are also embedded in human resources and career management and “up or out” systems. The result is a much easier access to partnership for male competitors. However, in several consulting firms, a less rigid organizational model enables women to explore alternative ways to bypass gender barriers, even if the most economically profitable careers remain almost exclusively masculine.

Keywords : management consulting, inequalities in jobs and careers, gender regimes, virile defensive strategies, relational work, homosociality, sexualization of workplace relations

JEL classification : J54, J71, M51

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Déni du travail et tyrannie des normes. Quand les normes de service deviennent une fin en soi à la SNCF

Damien Collard

L’objet de cet article est d’explorer, dans une perspective clinique, les mécanismes organisationnels qui favorisent le déni du travail, à partir de l’exemple de deux démarches qualité déployées à la SNCF dans le domaine de la relation de service dans les années 2000, les projets Transilien et Gares en mouvement. Les normes de service définies dans le cadre de ces deux démarches ont contribué au déni du travail des agents en front office de la SNCF, essentiellement parce que le respect de ces normes est devenu une fin en soi. Cette situation a fait naître chez ces agents une activité « contrariée », telle qu’elle a été conceptualisée par Yves Clot, dans la mesure où ils ont perçu les normes comme une entrave à la réalisation d’un travail de qualité. Dans les deux cas étudiés, le déni a porté simultanément sur la réalité (dans laquelle le travail de ces agents devait s’exercer), le travail réel (par opposition au travail prescrit) et le « réel du travail » (au sens où l’entend la psychodynamique du travail, autrement dit ce qui résiste aux prescriptions organisationnelles).

Mots-clés : déni du travail, « réel du travail », normes de service, relation de service, SNCF

Denial of work and tyranny of norms. When norms of service become an ultimate finality at the SNCF

Damien Collard

Using the example of two quality processes implemented at the SNCF (the French national railway company) in the field of service encounter, this article aims to explore the organizational mechanisms that encourage denial of work from a clinical point of view. The norms of service previously defined have contributed to front office agents’ denial of work, essentially because the respect of these norms have become an ultimate finality. This situation has induced an “annoyed activity”, as conceptualised by Yves Clot, among front office agents insofar as the norms have been perceived as a hindrance to the accomplishment of high-quality work. In the two case studies, the reality of work as well as real work (as opposed to prescribed work) and the “real of work” (in the meaning of the psychodynamics of work, in other words what resists organizational prescriptions) have been denied.

Keywords : denial of work, “real of work”, norms of service, service encounter, SNCF

JEL classification : L32, J81

Les pratiques de formation dans l’intérim : formes, évolutions et limites

Rachid Belkacem, Hervé Lhotel

Cet article s’intéresse aux politiques de formation dans l’intérim en France. En 1983 cette branche s’est dotée d’un Fonds d’assurance formation, et depuis lors, le cadre institutionnel de la formation a été négocié entre les partenaires sociaux. L’intérim s’est approprié des dispositifs de formation de droit commun (en particulier la formation en alternance) en les adaptant puis a élaboré les siens. Ce cadre a permis l’impulsion à la fois de la croissance du nombre d’actions de formation et de celle de la dépense financière. La dégradation de la conjoncture économique à partir de 2008 a eu des effets extrêmement négatifs sur les pratiques de formation. D’après les données analysées, les formations sont en tendance de courte, voire de très courte durée. Les formations longues sont réservées aux intérimaires les plus expérimentés et quasi-permanents. Pour partie, ceci s’explique par le mode de fonctionnement de la branche et les formes d’usage de la main-d’œuvre intérimaire.

Mots-clés : intérim, formation professionnelle, formation continue, travail intérimaire, contrat de professionnalisation, contrat par alternance

Training practices in the temporary work sector : forces, evolutions and limits

Rachid Belkacem, Hervé Lhotel

This paper deals with training practices in the temporary work sector. It shows that since 1983, in France, the progressive construction of an institutional training frame in the temporary work sector has been negotiated between labour unions and employers’ associations. Today, the temporary sector has several tools of training at its disposal. In fact, it has developed two approaches of training ; on the one hand by adapting the existing training tools to the specific situation of these workers and, on the other hand by inventing new training tools specifically dedicated to the workers in this business sector. Training given partly in an educational institution and partly in the workplace is much appreciated by temporary employment agencies, especially short training sessions according to the existing data. Long ones are reserved for the most experienced temporary employees, which can be explained by the way the temporary sector works and the different uses it makes of the temporary workforce.

Keywords : temporary work, professional training, temporary employment agency, skills, qualifications

JEL classification : J42, M51, M53

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Concertation sociale et négociation collective au Québec en temps de crise : restructurations et découplage

Mélanie Laroche, Philippe Barré

Le Québec semble avoir échappé aux effets de la crise économique et financière de 2008-2009 en maintenant inchangé son niveau d’emploi. Cet article analyse en profondeur le rôle qu’ont joué à cet égard les acteurs syndicaux et patronaux au sein des institutions de concertation sociale de cette province. Ces dernières constituent une exception à l’échelle nord-américaine et rapprochent le modèle québécois de relations industrielles de certains systèmes européens. Les mesures d’emploi qu’ils ont utilisées ou mises en place ont contribué à éviter bon nombre de licenciements collectifs. Le maintien de l’emploi durant cette période doit aussi être interprété à la lumière d’une transformation majeure de la structure économique du Québec dans laquelle des pertes massives d’emplois dans les secteurs manufacturiers ont été compensées par des créations d’emplois dans les secteurs des services. L’analyse du contenu de plus de six mille conventions collectives conclues au Québec, sur une période de quinze ans, est cependant révélatrice d’un découplage entre la concertation sociale qui s’opère à des niveaux centralisés (provincial, sectoriel, régional) et la négociation collective décentralisée au niveau de l’établissement. La mise en évidence de ce décalage est révélatrice d’enjeux importants liés à la capacité des acteurs syndicaux et patronaux du Québec de participer à la modernisation de l’économie de cette province.

Mots-clés : Québec, concertation sociale, négociation collective, emploi, crise financière, restructuration

Social dialogue and collective bargaining in Quebec during the economic crisis : restructuring and decoupling

Mélanie Laroche, Philippe Barré

By maintaining its level of employment, Quebec seems to have escaped the effects of the economic and financial crisis of 2008-9. In this paper we analyze in-depth the contribution of worker and employer trade unions representatives in safeguarding jobs. Indeed, the employment initiatives which the organizations for social dialogue – exceptional in North America – implemented contributed to avoiding many mass lay-offs. The continued employment for this period must also be viewed within the context of the profound transformation of the economic structure of the province : huge job losses in the manufacturing sector were balanced out by the creation of jobs in the service sector. The content of the over six thousand collective bargaining agreements put in place in Quebec over the past fifteen years was therefore examined during the course of this research and it is apparent that there is a decoupling between centralized social dialogue (at provincial, sector and regional levels) and the collective bargaining occurring at the establishment level. Identifying this gap brings to light important elements, namely those linked to the capacities of representatives of both worker and employer unions in Quebec to participate in the modernization of the province’s economy.

Keywords : Quebec, social dialogue, collective bargaining, employment, financial crisis, restructuring

JEL classification : J58

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