N° 100 - Revue TRAVAIL ET EMPLOI octobre-décembre 2004

Gestion des âges et flexibilité du marché du travail

Olivier Marchand

Le marché du travail français, il y a dix ans, semblait marcher selon un modèle où une seule génération travaille, en faisant porter l’essentiel de la flexibilité sur les plus jeunes et les plus âgés. Cette « spécificité française » est analysée ici à la lumière du renouvellement des méthodes statistiques. Les limites de ce type d’analyse face à la complexité croissante des trajectoires ou à l’évolution des objectifs européens sont soulignées. Du chômage des jeunes, on est passé à la notion de non-emploi, tandis que le taux d’emploi des plus âgés devient crucial alors que leur taux de chômage n’avait jamais compté. L’article interroge les stratégies de recrutement des entreprises et les modèles de fonctionnement du marché du travail. La main-d’œuvre juvénile ne serait-elle pas un vecteur de transformation structurelle des normes d’emploi et d’émergence d’un nouveaux modèle de flexibilité ?

Age Repartition and Labour Market Flexibility

Ten years ago the French labour market seemed to work along the lines of a model in which one generation was in stable work while work flexibility was largely the reserve of younger and the older working groups. This ‘French particularity’ is analysed in this article with the aid of renewed statistical methods and updated interpretation of results. The limits of this type of analysis are underscored in dealing the evolution of European objectives in the last ten years. From youth unemployment we have moved on to the notion of non-employment, while the employment rate of the eldest has become crucial, whereas their unemployment rate had never been taken into account before. Traditional explanations are reconsidered. Could not young labour be a means of structural transformation of employment norms and of a new emerging model characterised by insecurity ?

Le chômage structurel : un concept au destin problématique

Hugues Puel

Le concept de chômage structurel, récurrent dans la littérature économique des 40 dernières années, a suscité de nombreux débats : chômage technique pour les économistes américains des années 1960, chômage technologique dans l’Europe des années 1970, il passe au second plan avec la montée du chômage de masse. La multiplication des emplois atypiques lui retire, aux yeux de l’auteur, tout caractère opératoire. L’apparition de marchés du travail transitionnels amènent à la fin des années 1990 une interrogation sur le travail lui-même. 10 ans plus tard, une reprise de la croissance générera d’intenses débats sur les « chemins du plein-emploi » et verra reparaître le concept de chômage structurel, toujours fortement mobilisé par les analystes économiques et financiers. L’article lui oppose plutôt le contexte politique pour expliquer l’évolution du chômage et de l’emploi.

Structural Unemployment : a Concept with a Problematic History

The concept of structural unemployment, widely used in the economic literature of the last forty years, has been in turn, a key concept put forward by economists or much argued about, and even dismissed. Technical unemployment for American economists in the 1960’s, technological unemployment in the Europe of the 1970’s, the concept becomes less important in the context of mass unemployment and the collapse of the employment system. The increase in atypical, the apparition of transitional labour markets led, at the end of 1990’s, to the questioning of the nature of work itself. Ten years later, renewed growth generated intense debates about ‘paths to full employment’ and the concept of structural unemployment reappeared. While many experts claim that the concept can be used as a tool in economic policy and mobilize it, this article opposes it to the will of economic and social actors as well as to the general political context concerning the evolution of unemployment and employment.

Les acteurs de l’entreprise face aux restructurations : une délicate mutation

Pierre Aubert, Rachel Beaujolin-Bellet

Les acteurs de l’entreprise, face aux restructurations, ont des difficultés à s’extraire du seul mode de la gestion de crise. Or, ce mode de régulation de crises permet rarement de bonnes conditions de reconversion pour les salariés et pour les territoires. Ce texte tente alors de préciser les perspectives ouvertes par les notions « d’anticipation des restructurations », et de « pilotage concerté des restructurations », qui ont pour visée un mode de régulation sociale « en continu ». Il propose deux moyens possibles de l’anticipation dans le pilotage des restructurations : parvenir à des processus de diagnostics partagés, faire de l’employabilité un objet du dialogue social en continu.

Actors in Companies Dealing with Restructuring : A Delicate Mutation

Actors in companies up against restructuring and the concomitant transformation of employment (phenomena which are becoming permanent and erratic features of working life) have difficulties in moving away from the only existing mode of administration crisis. However this mode of crisis regulation rarely provides the right conditions for job re-conversion and for the regeneration of the area concerned. This text attempts to clarify open perspectives in the following notions : ‘anticipation of company restructuring’, ‘concerted direction of restructuring’ which aspire to a ‘continuous’ mode of social restructuring. The article then proposes two possible aspects of problem anticipation in the direction of restructuring : reaching processes of shared diagnoses and making employability an object of continuous social dialogue.

Les femmes et la société salariale

Les femmes ne sont entrées dans la société salariale ni dans les mêmes temporalités ni dans les mêmes statuts que les hommes. Pendant longtemps, c’est leur lien familial qui définira leur lien à l’emploi et à la protection sociale. L’article examine cette entrée « spécifique » des femmes dans la société salariale en France, Royaume-Uni et Suède. Comment ces trois pays ont-ils pensé la relation entre l’emploi des femmes et « leurs » responsabilités familiales ? L’auteure examine la relation qu’ils établissent, différemment pour les hommes et pour les femmes, entre accès au marché du travail et droits sociaux. Deux modèles sont utilisés : celui de la mère-épouse, et celui de l’égalité entre les sexes devant les responsabilités professionnelles et familiales.

Women and Employment in France, the United-Kingdom and Sweeden

Women did not enter into the labour market and the world of employment with either the same time scale or with the same status as men. For a long time it was their role in the family which defined their relationship to employment and to social protection. At the time of their massive entry into employment, the labour market was going into crisis. This article will examine the differentiated and the ‘specific’ entry of women into employment in three different countries : France, the United-Kingdom and Sweeden. How did these three countries manage and think about the relation between working women and ‘their’ family responsibilities ? The author examines the differing relationships between access to the labour market and social rights for men and women in these three countries. Two different models are used : the mother-wife model and the model referring to equality between the sexes as regards professional and family responsibilities.

Ré-institutionnaliser la négociation collective en France

Annette Jobert, Jean Saglio

La négociation collective en France est une institution au cœur de la vie sociale. Elle n’est pas seulement génératrice de régulation des conditions d’emploi et de travail : elle est aussi génératrice d’identités, de solidarité et d’imaginaire social. Mais ne sommes-nous pas sortis du mode de régulation caractéristique du système français de relations professionnelles ? Les évolutions qui ont affecté la négociation collective depuis 1970 se caractérisent aujourd’hui par l’affaiblissement du syndicalisme et des modifications du dialogue social. L’article décrit les transformations en cours, caractérisées par la question de la représentativité syndicale, de l’équilibre entre loi et accord collectif, et les effets de l’intégration européenne.

Re-establishing Collective Bargaining in France ?

Collective bargaining in France is an institution at the heart of social life. Alternating between cooperation and conflicting motives, it not only regulates employment and labour conditions, but also generates identity, solidarity and even ways of perceiving society. But are we not in - or, indeed, at the end of - the process of abandoning this mode of regulation ? The construction of collective bargaining as an institution is described with reference to the historical dimension of the system of professional relations. The developments which have affected collective bargaining since 1970, following a period of intense conflict, are characterised by a weakening of trade unionism and by modifications in social dialogue. The article describes the current dynamics of these transformations, in reference to trade union representation, to the balance between law and collective agreement and to the effects of European integration.

Une « européanisation » des politiques de l’emploi ?

Jean-Claude Barbier

La Stratégie européenne pour l’emploi a-t-elle un impact substantiel sur les politiques nationales ? L’article s’interroge sur son efficacité en matière d’européanisation des politiques de l’emploi et, plus largement, sur l’articulation des politiques économiques et sociales au niveau communautaire. Malgré la méthode de coordination ouverte, les politiques nationales restent des agrégats de programmes nationaux. Une esquisse de théorie des transformations liées à la SEE dégage trois types : transformations des représentations et des discours nationaux, transformations organisationnelles, convergence effectives des programmes et des systèmes et conclut que la diversité nationale ne s’est pas réduite. Quant à la macroéconomie et à l’emploi, ils restent des domaines séparés.

A ‘Europeanization’ of Umployment Policies ?

Has the European employment strategy (EES) had a substantial transformational role in national policies ? This article analyses the ‘Europeanization’ of employment policies and its alleged efficiency, and the articulation between EU economic and political policies. Despite the open coordination method (OCM), policies remain aggregates of unambiguously national programmes, with common goals as yet to be defined. Using a table of typologies of possible or effective transformations, distinguishing substantial or procedural levels, a basic theory of transformations linked to the EES shows three different types : transformations of representations and national discourses ; organizational transformations ; effective convergence of programmes and systems of social protection. Its highlights that national diversity has not decreased. As for economics and employment policies, they still are separate.